Et soudain Venturing, la métamorphose noise de Jane Remover

Les chances que vous ayez entendu parler de Jane Remover sont faibles, et celles de son alias venturing, quasi nulles. Pourtant, l’artiste américaine, prodige des internets, inonde les plateformes de classiques hyperpop depuis plusieurs années. Son nouvel album, Ghostholding, est un nouveau chef-d’oeuvre de rock-noise-emo-lofi-hanté.

Britton. 1215 habitants recensés. Une petite ville perdue du Dakota du Sud, passage ferroviaire sans histoire, où se sont rencontrés au mitan des 90s une bande de potes. Steve (batterie), Barney (bass), Fawn (guitare), Daisy (guitare) et Melanie (chant), formant le groupe venturing autour de leur amour partagé pour la musique noise. Une séparation abrupte en 2002, des titres qui refont surface sur internet, et une obscure formation qui devient culte.

Ça sonne bien, non ? Cette courte bio publiée sur Soundcloud, qui pourrait être celle d’une pelletée de formations indie rock enfouies dans un passé oublié, est pourtant totalement fictive. Mais elle en dit long sur le caractère insaisissable et le lore autour de Jane Remover, l’artiste derrière venturing. Ce dernier est un énième alias jetable parmi une bonne dizaine existants à ce stade, que l’Américaine intervertit au gré de ses mutations. Qu’elles soient identitaires, quand elle fait son coming out comme femme transgenre en abandonnant son deadname ditzk pour Jane Remover en 2022, ou artistique, quand elle prend l’appelation leroy en 2020 pour populariser le “Dariacore”. Un des micro-genres de l’hyperpop, grand chaos sonore mêlant mashups EDM, breakbeats et samples pop déformés à l’extrême.

Figure surdouée de l’Internet covidé à la fanbase dévouée depuis ses sorties majeures dans le flow digicore, Teen Week (EP) et Frailty en 2021, sa première sortie chez deadAir, Jane Remover fragmente sur cette dernière toute notion de genre, prenant à contre-pied minute après minute dans une explosion permanente d’expérimentations. Une précocité unique (Jane n’étant même pas majeure à cette époque) génèrent déjà un culte, un attrait pour la transgression et le renouvellement permanent, et une productivité inarrêtable. Une trajectoire qui rappelle, dans une certaine mesure, celle de l’ado Will Toledo, dans ses prolifiques années Bandcamp.

C’est dans cette logique, de transformation constante, de désir d’évolution, d’être toujours en avance ou en adéquation avec ses changements personnels, que l’Américaine poursuit ses étirements de guitares établis sur Census Designated en 2023, disque plus sombre inspiré par Ethel Cain. Ghostholding, mon introduction à l’univers de Jane Remover, est un choc émotionnel comme on en rencontre peu dans une année. A l’opposé des fracas synthétiques qui ont fait sa renommée, le disque remet au goût du jour les secousses noise et shoegaze 90s, pour mieux les malmener dans une production lofi, où bourdonnements de distorsion s’entrechoquent avec des parasitages sonores intermittents et des intrusions vocales lointaines, comme des esprits d’un monde voisin frappant à la porte des vivants. Un univers qui semble si commun, et si étrange à la fois.

À nouveau, dans une désir de destruction, Jane Remover empreinte ces codes du passé pour mieux les pervertir, basculant aussi bien dans un son épais et aérien digne de Deftones (Halloween, Spider), que vers des incrustations instrumentales pleines de spleen façon Mk.gee (Believe), où des démonstrations d’envolées vocales détonantes (Play My Guitar, Believe) qui pourront en sortir plus d’un, mais qui sont pourtant toute la sève de Ghostholding. Remover n’a jamais autant assumer sa voix que sur cet album, la mettant en avant comme jamais, en la modulant à outrance, la poussant jusqu’au point de rupture. Et par extension, assume de se livrer comme jamais. En évoquant les relations néfastes aspirant son âme, malmené par les doutes permanents, ou le regard porté sur elle depuis sa célébrité grandissante. « I never thought I’d be famous, but I feel like I’m a star », semble porter à haute voix Jane Remover sur Famous Girl, essayant d’exorciser les vieux fantômes internes, ceux qui chuchotent éternellement le doute et les souvenirs douloureux à nos oreilles. « And I get what I want / Next week I’ll get so scared / Feel like a runway dreamer / Runaway dreaming ». Ghostholding porte déjà 2025.

Ghostholding – venturing (2025)